Entretien avec Esther BONNY, jeune nantaise piquée d'escrime


«Bonjour Esther, peux-tu te présenter pour nos lecteurs qui ne te connaissent pas?

«Bonjour ! Je m'appelle Esther Bonny, j’ai 18 ans. Passionnée par l’escrime depuis toujours, je pratique aujourd’hui ce sport à un niveau international. Je suis licenciée dans mon club d’origine au NEC (Nantes Escrime Club). En 2018, alors que je rentrais en première S, j’ai quitté ma salle de Nantes pour intégrer le pôle France de fleuret à Wattignies (à côté de Lille) où je m’entraîne toujours actuellement. C’est à ce moment que ma pratique a réellement pris un tournant et que je me suis dirigée vers le haut niveau. Après deux ans d’internat, rythmés par mes entraînements, mes compétitions et mon travail scolaire, j'ai décroché mon bac S mention très bien. Aujourd’hui, je suis étudiante en première année de licence de maths et d’informatique appliquée à l’économie et la finance (MIASHS).



Pourquoi/comment l’escrime s’est invitée dans ta vie ?


Pour moi, l'escrime est avant tout une aventure familiale. Mes grand-parents ont inscrit mes oncles quand ils étaient petits un peu par hasard, et des années plus tard, mon grand frère a décidé à son tour de se lancer et de prendre le relais. Pour moi, ça viendra un peu plus tard puisque j’ai d’abord commencé par faire de la danse au conservatoire de Nantes. Cela ne m’empêchait cependant pas d’assister chaque mercredi, à toutes les séances de mon frère. Très vite, ma grand-mère, qui trouvait que je perdais mon temps assise dans les gradins, m’a poussée à essayer. C’est donc dans la salle d'armes Maurice Cadot de Nantes, que j’ai essayé à 6 ans, l’escrime pour la première fois. Depuis, je n'ai jamais lâché, j’ai tout de suite été piquée par ce sport de combat et je me suis très rapidement prise au jeu des compétitions. Quand je suis entrée au collège, je faisais 6 heures de danse et 6 heures d’escrime par semaine, sans oublier les compétitions et les répétitions pour les spectacles le week-end. C’est vite devenu un peu "too much" et j’ai dû faire un choix. Même si cela m’a peiné d’abandonner le côté artistique de la danse, c’est avec peu d'hésitation que j’ai choisi l’escrime, pour l’adrénaline et l’excitation que me procure la victoire.


L'appellation de l’escrime en elle-même n’est pas inconnue du grand public mais sa pratique et son règlement le sont un peu plus. Peux-tu nous en dire davantage sur le fonctionnement de ton sport?


Pour commencer, en escrime, il y a trois armes différentes avec chacune leur petite spécificité : le sabre, le fleuret et l’épée. Pour mieux les distinguer on peut faire un parallèle avec l’athlétisme : le sabre est en quelque sorte le sprint de l’escrime, le fleuret le demi-fond et l’épée se rapproche plus du marathon. Le sabre est l’arme la plus rapide et la seule avec laquelle on touche grâce au tranchant de la lame. On peut toucher tout le haut du corps (seules les jambes ne comptent pas). L’épée est quant à elle l’arme la plus patiente et la seule où on peut toucher partout (même les pieds). Pour ma part, je pratique le fleuret. Le rythme du fleuret peut être retenu, comme à l'épée, ou au contraire très vif, comme au sabre. On touche uniquement avec la pointe de la lame et la cible est la plus réduite. Elle se limite au tronc (les bras, les jambes et la tête sont des zones dites non valables).


Quelle que soit l'arme, le but est de toucher son adversaire sans se faire toucher. Mais au fleuret, la particularité étant que lorsque les deux adversaires se touchent en même temps, un système de priorité détermine qui a raison et le point est accordé à un seul des deux adversaires. Ainsi, pour aider l'arbitre dans ses décisions, un système d’éclairage a été mis en place : une lumière verte ou rouge (chaque tireur a sa couleur) s'allume du côté du tireur qui touche. C’est pour ça que lorsque vous regardez de l’escrime, vous pouvez apercevoir que nous sommes accrochés à un fil derrière nous. Cela permet au courant électrique de passer pour que la lumière s’allume.

Esther BONNY, à droite


Qu'en est-il du déroulé des compétitions?


Une compétition se déroule en deux phases. La première est la phase de poule, au cours de laquelle nous sommes regroupés en petits groupes de sept escrimeurs où tout le monde se rencontre en trois minutes lors de matchs courts en 5 points. Suite à cette première phase, un classement provisoire est établi. Vient ensuite la phase de tableaux éliminatoires. Ces matchs se déroulent en 15 points et en trois manches de 3 minutes avec une minute de pause entre chaque manche. Le premier arrivé à 15 points gagne. Le principe d’un tableau est que le tireur le mieux classé à l’issue du classement provisoire rencontre celui qui l’est le moins bien, etc. A l'issue d’un match, le gagnant passe au tour suivant et le perdant a fini sa compétition. Ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que 16, puis 8, puis 4, puis 2 et enfin un seul tireur : le ou la grande gagnante.



Quels équipements sont indispensables pour pratiquer ?


L’escrime est un sport qui demande pas mal de matériel spécifique. Nous passons d’ailleurs beaucoup de temps dans la préparation avant les compétitions pour vérifier que tout est en règle et fonctionne parfaitement. Comme évoqué précédemment, l'arme, pour ma part le fleuret, est indispensable . Bien que similaires, elles sont propres à chaque escrimeur et nous demandent beaucoup d’attention. Ensuite, nous avons ce que l’on appelle la tenue. Elle se compose de chaussettes hautes, d’un pantalon qui arrive au-dessus du genou et d'une veste qui protège le buste. Les filles, en plus, nous mettons un bustier afin de protéger notre poitrine des coups (cela ressemble à une brassière en plastique flexible). Au-dessus de notre veste, nous mettons une cuirasse électrique qui délimite la cible valable. Au bout de nos fleurets, nous avons comme un petit interrupteur qui, lorsque l’on touche la cuirasse électrique de notre adversaire avec suffisamment de pression, s’actionne et permet au courant électrique de passer. C’est ce qui allume la lampe permettant à l’arbitre d’accorder les points. Enfin, nous mettons bien évidemment un masque pour protéger notre visage, un petit grillage nous permet de voir très bien à l’intérieur.



Ta semaine type, comment s'organise t-elle?


Ma semaine type est rythmée par mes entraînements et mes études. En effet, l’escrime n'étant pas, en France, un sport professionnel, il est primordial de suivre un double projet sport/étude. Actuellement à l'université, même en ayant le statut de sportive de haut niveau, mes aménagements restent limités et c’est à moi de m’organiser. J'ai autant de cours que les autres étudiants mais avec une petite vingtaine d'heures d'entraînements par semaine en plus ! Le sport se superpose aux études, il ne les remplace pas. Ma semaine est donc très chargée et tout repose sur l’organisation. Ce rythme de vie, c’est en quelque sorte mon équilibre à moi. Niveau planning d’entrainement, on alterne entre, soit un gros entraînement de 3h dans l’après midi, soit deux entraînements quotidiens répartis dans toute la journée. Les entraînements varient entre préparation physique générale (cardio, gainage, musculation, explosivité...) et travail spécifique à l’escrime. Enfin, nous avons aussi un peu de préparation mentale.



En 2017, tu as connu ta première sélection parmi le groupe France chez les cadettes (moins de 17 ans) et tu y es depuis, appelée régulièrement pour participer aux grandes compétitions européennes et internationales. Comment en es-tu arrivée jusque-là?


Si j’ai toujours plus ou moins réussi à me classer parmi les meilleures escrimeuses de la région Pays de la Loire, il m’a fallu un certain temps pour faire de même au niveau national. Le déclic, je pense qu’il est arrivé quand je suis entrée en cadette (~15 ans). Alors qu’à ce moment-là je n’étais pas classée parmi les toutes meilleures fleurettistes de ma catégorie, lors de la saison 2017/2018, j’ai participé à ma première Coupe du Monde cadette à Cabriès dans le sud de la France. J’ai pu y être sélectionnée car la France, en étant le pays hôte, a eu le droit de faire participer plus de tireuses françaises que d’ordinaire et en a donc profité pour sélectionner des jeunes. Lors de cette compétition, je me suis classée 25ème et 4ème meilleure française. Cela m’a permis d’attirer l’attention des entraîneurs nationaux, qui m’ont sélectionnée pour la Coupe Européenne suivante à Rome. Par la suite, j’ai réalisé plusieurs podiums nationaux qui m’ont notamment valu ma sélection au pôle France à Lille.


Pour ce qui est des sélections tricolores, il faut bien distinguer l’Équipe de France (qui se compose seulement de 4 filles) qui représente la France en fin de saison lors des championnats d’Europe et du Monde, du groupe France (qui se compose cette fois de 12 filles) qui représente la France tout au long de la saison sur les Coupes du Monde). Je n’ai pas encore eu l’opportunité de faire partie de l’équipe de France mais je figure dans le groupe France. En effet, cette année j’ai été retenue comme première remplaçante de l’Équipe de France pour partir au Championnat du Monde au Caire qui avait eu lieu du 3 au 11 avril. Mais en escrime, remplaçante ne signifie pas sélectionnée, donc je n’ai pas participé à la compétition. Cela aurait pu être le cas seulement si une des filles titulaires n’avait pas pu participer. Ainsi, je n’ai pour l’instant pas encore été réellement sélectionnée en équipe de France ! Mais cela ne serait tarder je l’espère !!!


Esther BONNY, troisième en partant de la gauche



Qu’est ce que cela t’apporte de porter les couleurs de la France à l’étranger et quels objectifs poursuis-tu? Participer aux Jeux Olympiques 2024 à Paris, ça fait partie de tes objectifs personnels de carrière?


Ces sélections m’apportent beaucoup de fierté. Elles concrétisent le travail accompli et témoignent de la confiance que m’accordent mes entraîneurs. En revanche, elles ne sont pas une fin en soi ! En effet, l’objectif principal reste de faire les meilleurs résultats possibles lors de ces épreuves internationales pour se placer parmi les meilleures mondiales et aller chercher des médailles. A court terme, comme évoqué précédemment, mon objectif est de me positionner parmi les 4 meilleures françaises pour rentrer en Équipe de France. A plus long terme, je souhaite intégrer l’Équipe de France Senior (adulte) et faire partie du top mondial et donc évidemment, les Jeux Olympiques sont dans ma ligne de mire. Après, pour être totalement honnête, cet objectif demeure encore lointain et le travail à accomplir pour en arriver là est colossal. Ainsi, peut-être que cela sera un peu juste pour 2024, mais pourquoi pas ! D’autant plus que l’escrime est un sport qui se pratique assez “âgé”. Les athlètes sont souvent à leur apogée vers la trentaine … voire plus.

Esther BONNY (quatrième en partant de la gauche)



Ton plus beau souvenir depuis tes débuts ?

Un de mes plus beaux souvenirs reste ma médaille de bronze au championnat de France individuel en 2018. Cette médaille me rend très fière non seulement parce que c’est une des mes meilleures performances mais aussi parce qu’elle représente pour moi l'accomplissement de toute une période de travail au club de Nantes et le début d’une aventure vers le sport de haut niveau.



A l’inverse, ton souvenir le plus douloureux, et comment as-tu rebondi ?

Sans aucune hésitation : ma grosse blessure au genou il y a deux ans. Quelques mois après mon entrée au Pôle France, lors d’une compétition en octobre, je me suis rompu les ligaments croisés du genou en plein match. Le cauchemar de tout sportif ! A ce moment-là, la douleur n’est absolument pas physique mais mentale. Quand je réalise à la suite de nombreux examens que je vais devoir me faire opérer et donc arrêter l’escrime pendant au moins 10 mois, c’est la désillusion. Tous mes objectifs et mes ambitions de court terme sont remis en question. Mes rêves d’Équipe de France et de mondiaux partent en fumée. Pendant cette année, je pense que ma détermination a été ma plus grande force, je me suis toujours efforcée de garder en tête mon objectif final et je pense que c'est ce qui m’a permis de tenir. Une fois le genou réparé, le deuxième challenge a été de revenir à la compétition après un an d’arrêt. Retrouver son niveau, rattraper son retard sur les autres, retrouver cette hargne sur la piste : beaucoup de challenges qui prennent du temps, beaucoup de temps. Et une fois que je pensais les avoir plus ou moins relevés, un nouveau challenge imprévu est venu s'ajouter : le covid !



Quels conseils donnerais-tu à une jeune fille ou à une femme qui souhaiterait démarrer l’escrime ?


Je lui dirais tout simplement de se lancer sans hésiter !! De toujours croire en elle et de ne pas s'arrêter au premier échec. Je pense que la persévérance est une des clés de la réussite en escrime. Enfin, je lui dirais surtout de ne pas avoir peur de s’imposer dans ce sport, qui comme tout sport de combat, était à l’origine pratiqué par les hommes. Ne jamais se laisser déstabiliser. Avec beaucoup de travail, d’envie et de rigueur, tu réussiras. Enfin, petit conseil technique, ne fais pas comme moi et démarre toujours la pointe avant les jambes !! (rires)



L’interview touche à sa fin ; as-tu un message à adresser aux personnes qui te suivent ? Un petit mot pour Dame de Sport?»


Tout d'abord un grand merci à Dame de Sport pour cette interview. Ce fut un grand plaisir pour moi de partager mon expérience et de faire découvrir un peu mieux mon sport ! Merci également de promouvoir la pratique du sport féminin qui, à investissements et résultats égaux, n’est pas toujours aussi bien mise en avant que celles de nos confrères masculins !

Je profite aussi de cette interview pour remercier chaleureusement mes trois maîtres d'armes : Jordan, David et Cyrille. Merci pour votre transmission et votre soutien infaillible dans tous mes projets. Un grand merci également à tout mon club (le NEC) et à la région Pays de la Loire pour son soutien et tous ces moments de convivialité partagés. Enfin, merci au CREPS de Wattignies de me permettre de m'entraîner dans d’aussi bonnes conditions et merci à mon entraîneur Jérémy de m’amener, doucement mais sûrement j’espère, vers la performance internationale.»


Esther BONNY (premier rang, à gauche) et son club du NEC

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