Entretien avec Déborah Ferrand, championne du monde de parachutisme !


Bonjour Déborah, pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?


Je suis militaire dans l’armée de l’air et de l’espace depuis 20 ans. Je me suis engagée en 2001 dans la spécialité fusilier commando, que j’ai pratiquée pendant 2 ans. Ayant déjà commencé le parachute avant de m’engager, et commencé la compétition ensuite, j’ai été inscrite en équipe civile et militaire en 2004. J’ai pu y faire mes premiers championnats du monde civil et militaire. J’ai ensuite intégré de façon permanente l’équipe de France militaire, qui à l’époque était basée à Tallard sur l’aérodrome, détachée à plein temps pour faire mon sport.


Administrativement je suis gérée différemment aujourd’hui, je fais partie du centre national des sports de la défense, basé à Fontainebleau, au bataillon de Joinville. Il rassemble près de 150 sportifs de haut niveau de la Défense dans de nombreux sports différents. Si je cite les plus connus qui en ont fait partie : Martin Fourcade, Clarisse Agbegnenou, on a eu pas mal de médailles aux derniers JO, on a Manon Brunet, Enzo Lefort, un petit peu tous les sports. C’est un poste qui me permet d’être détachée à plein temps pour faire mon sport, et pouvoir m’entrainer et récupérer. On est basés à Fontainebleau mais on habite où on veut.

© Crédit photo : FFP/EFMP


A l'origine, d'où vient cette passion pour le parachute ?


C’est tout bête, j’ai fait tous mes tests pour entrer dans l’armée. Je n’ai pas fait que l’armée de l’air, j’ai fait un peu dans toutes les armées. J’étais en attente de rentrer en école, j’avais 6 mois à attendre pour faire la spécialité fusilier commando de l’air. Dans le cadre de ma spécialité on a la formation parachutisme militaire, avec des parachutes ronds. Je voulais simplement savoir ce que ça faisait de se jeter d’un avion. J’ai commencé le para en juin 2001, le para sportif ce qui est différent du para militaire, ce n’est pas le même matériel. En militaire les sauts sont beaucoup plus bas, c’est différent. J’ai commencé le para sportif et ça a été une drogue.


A la base je voulais être pilote, j'ai fait des tests et les ai ratés car au niveau des mathématiques ce n’est pas trop passé, donc je me suis engagé pour cette spécialité. J’ai arrêté le temps de l’instruction pour ne pas me blesser. Quand j’ai repris, j’ai attaqué la compétition. J’ai du mal à faire un sport que j’aime sans le mener au bout jusqu’à la compétition. J’ai été repérée car la fédération voulait reformer une équipe de France féminine en 2004. J’ai été nulle pendant des années, il faut être honnête. C’est un sport à maturité tardive, c’est à dire que théoriquement, plus on a de sauts meilleurs on est. Il y a quelques exceptions mais c’est rare. Il m’a fallu un petit peu de temps pour commencer à faire des résultats. Une fois que les premiers résultats sont arrivés, les suivants ont vite suivi.


Donc la progression est un peu plus linéaire que dans les autres sports ?


C’est différent car dans les autres sports on commence beaucoup plus jeune. La plupart des sportifs de haut niveau ont commencé à 4 ans, alors qu’en parachutisme on commence à 15 ans. Ça repousse déjà l’âge de sortie. A 25 ans dans les autres sports on approche de la retraite, en parachutisme on peut éventuellement commencer à être bons.

C’est difficile de comparer aux autres sports.


Vous avez pratiqué d’autres sports ?


J’ai fait un peu de handball, j’ai commencé l’aviron à 16 ans, j’ai vraiment accroché et fait de la compétition puis je me suis engagée à 18 ans. J’ai vraiment aimé ce sport, je l’aime toujours, j’essaye d’en faire encore de temps en temps, j’ai un ergomètre (rameur) chez moi, j’ai fait quelques compétitions de course à pied aussi.


© Crédit photo : FFP/EFMP


Il y a toujours ce côté sport outdoor qui vous attire ?


Oui, j’ai été scout, ça ne m’a jamais dérangé d’être dehors, marcher dans la boue, dormir dehors, même si paradoxalement je suis un peu casanière. Je suis tout le temps dehors avec mon sport, alors quand je me repose j’aime bien rester auprès de ma cheminée.


Vous avez une routine de sportive de haut niveau ?


Je ne suis pas exemplaire à ce niveau car je suis assez instinctive dans mon pilotage et ma manière de me préparer. C’est un peu en fonction des envies. J’ai engagé un préparateur physique il y a un an et demi, ça m’oblige à respecter un programme et m’apporte une rigueur. Sinon je n’ai pas de connaissances en muscu alors avant je ne faisais pas, maintenant, je fais ! Je reste consciencieuse dans mon travail et consciente de la chance que j’ai. Mon travail est de faire des compétitions et de ramener des médailles. Pour ça, je m'entraîne, et en dehors des stages d'entraînement je reste sérieuse, je me maintiens physiquement. On a moins de cadre que beaucoup d’autres sports professionnels. J’ai un préparateur mental personnel avec qui je travaille depuis 2008 mais à ma charge. Si on veut avoir des chances de réussir, on doit engager des dépenses personnellement. Éventuellement on a un kiné, médecin ou ostéopathe sur un championnat du monde.


Vous avez déjà raflé les plus gros titres, quelle est votre ambition pour la suite ?


On a l’habitude de me dire que j’ai beaucoup de titres, mais finalement je n’en ai pas tant que ça. J’ai beaucoup de médailles, je suis une habituée des podiums en coupe du monde, mais des titres, je n’en ai “que” 5. J’ai 3 titres de championne du monde par équipe et 2 titres de championne du monde individuelle. C’est déjà vraiment super, mais je ne sais pas si j’ai encore fait le tour. Il y a certaines médailles que je n’ai pas eues, je commence à prendre de l’âge.


Quel a été votre plus beau souvenir parmi toutes ces victoires ?


Les victoires par équipe sont toujours vraiment belles. On a gagné en voile relative, c'est-à-dire faire des figures à 4. C’est toujours beau d’attendre le résultat, voir les points qui défilent, puis se dire après un certain nombre de points que c’est gagné et de partager ça avec l’équipe. Maintenant, sans égoïsme aucun, les titres individuels sont encore davantage marquants. En 2009, je n’avais jamais gagné de compétition, je participe aux championnats de France militaires, je bats le record du monde et je gagne la compétition. Ca, c’est un souvenir très fort car c’était le premier. Je me souviens encore de l’appel de mon préparateur mental après ma victoire. Deux ans après, je gagne le championnat d’Europe et je bats à nouveau le record du monde, qui était le mien. Je me souviens encore de tout, même de ma jambe qui tremble avant de toucher la cible d'atterrissage.

© Crédit photo : FFP/EFMP


Pourquoi vous avez fait de la précision d'atterrissage votre spécialité plus qu’une autre discipline ?


Je pense qu’on a toujours une préférence. C’est ma discipline de cœur car on est toujours à la recherche du pilotage parfait, c’est ingrat car on peut très bien avoir une bonne position et une mauvaise pose de pied et inversement. Mon but reste de ramener des médailles et c’est la discipline dans laquelle je suis le plus à l’aise. J’ai tellement eu de difficultés au début parce que j’étais une fille, j’ai dû prouver, progresser, et les gens qui m’ont critiqué. Aujourd’hui on accorde beaucoup plus d’importance à ma parole.


Pour faire un parallèle avec la course à pied, la voltige est plus un 100m et la PA un marathon, et je suis plus taillée pour la PA. Je fais ce que je peux le mieux faire.


Avez-vous eu des difficultés liées au genre dans votre sport ?


Au début ça a été compliqué. Avant d’avoir des résultats, ça a été difficile. Mais dès que j’ai commencé à faire des résultats, on m'a parlé différemment. Il faut savoir que la PA est une discipline où les femmes peuvent être aussi bonnes que les hommes. Aujourd’hui, ma satisfaction est de pouvoir, sur une compétition, me mesurer aux hommes et de voir où je suis dans le classement. Mon but est de bien me positionner même dans le classement des hommes.


© Crédit photo : FFP/EFMP


Est-ce que vous avez déjà eu envie d’arrêter ou des baisses de motivation ?


Oui, notamment à cause du froid, j’ai envie d’arrêter tous les ans (rires). On subit les conditions météorologiques dans ce sport, il y a des moments dans l’année où c’est difficile et on perd la motivation. Il y a aussi une très grande amplitude horaire. Sur les compétitions, on pratique du lever au coucher du soleil et on peut sauter sur toute cette amplitude. A force de chercher la performance, on se remet en question en permanence. Dans tous les cas, j’aimerais ne pas arrêter avant mes 10 000 sauts. J’en suis actuellement à 9514, je compte bien y arriver cette année ou l’année prochaine.


Est-ce que vous avez des conseils pour les femmes qui s’intéressent à votre discipline ?


A l’inverse des idées reçues, on a pas besoin d’être accompagné pour sauter une première fois. On peut faire une formation pour sauter seul. On peut même avoir une approche en soufflerie, il y a de nombreux simulateurs de chute libre en France aujourd’hui. Les plus peureuses peuvent faire un saut en tandem. C’est un assez gros billet mais ça permet d’avoir l’ensemble du panel du parachutisme c'est-à-dire la sortie d’avion, la chute libre, le sous-voile et l'atterrissage sans s’occuper de rien car c’est le moniteur qui gère tout. Mis à part quelques restrictions médicales, c’est ouvert à tout le monde.


Contrairement à ce qu’on peut penser, il n’y a pas de vertige dans les airs, c’est une notion de terrien. On ne peut pas avoir le vertige dans un avion. Je connais des champions du monde que l’on ne peut pas mettre debout sur une table. Il faut oser se lancer. D’expérience et statistiquement parlant, les femmes sont plus courageuses que les hommes.


© Crédit photo : FFP/EFMP


© Dame de Sport









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